Ancien membre d’un gang de rue et intervenant auprès des jeunes
Patrick Caya est né le 7 mars 1978, à Longueuil. Il a commencé à fréquenter un gang de rue à 12 ans, en est devenu membre officiellement vers 15 ans et en est sorti à 19 ans. Aujourd’hui, en plus d’être un artiste hip-hop reconnu, il est intervenant auprès des jeunes.
Q. Patrick, dirais-tu qu’à 12 ans, tu étais un jeune à risque, susceptible de se faire embarquer dans des histoires de gangstérisme?
Oui, je crois que j’étais à risque… À l’âge de 11 ans, je me suis fait taxer. Avant cela, il ne m’était jamais rien arrivé du genre, c’était la première fois que je me sentais faible face à quelqu’un. Je ne voulais pas en parler à ma mère parce qu’elle est très émotive. Je ne voulais pas en parler à mes chums, de peur d’avoir l’air pissou. Je ne savais pas quoi faire avec ça, j’ai donc commencé à taxer moi aussi, pour montrer que j’étais capable de le faire.
Q. Peux-tu nous expliquer comment tu taxais les autres jeunes?
Au début, je faisais le tour des écoles primaires près de chez moi. Je ciblais ce que je voulais, par exemple une casquette, je l’arrachais de la tête du gars qui la portait et je courais. À un moment donné, j’ai commencé à trouver que c’était trop pissou. Ce n’était pas assez, je ne sentais pas que ça réglait mon problème de confiance en moi. J’ai alors changé de méthode; je me promenais avec quelques-uns de mes amis et on intimidait les jeunes qu’on voulait taxer. Nos victimes, c’était n’importe qui, on voulait faire peur, juste pour se prouver.
Q. Es-tu d’accord avec ceux qui affirment qu’un jeune qui s’est fait taxer a plus de chances de devenir taxeur à son tour?
Oui et non. Je pense que si le jeune reste avec ses frustrations et ne parle pas de ce qu’il a vécu, il risque de se rebeller, d’une façon ou d’une autre. Le fait de taxer ou d’intimider les autres, ça devient en quelque sorte une manière de surmonter ses craintes.
Q. Comment s’est passée ton entrée dans le gang de rue?
Quand on taxe et qu’on intimide les autres, on se fait une réputation. Ça n’a pas été très long avant que des membres de gang de rue viennent me rencontrer en me disant que j’étais déjà détesté des autres à l’école et qu’en faisant affaire avec eux, j’allais au moins être backé. J’ai commencé à vendre de la drogue pour ce gang-là. En échange, j’avais du pot et des fois d’autre chose. Par exemple : si on devait trouver 15 radios d’auto volées pour quelqu’un, ma cote c’était que j’en gardais une pour moi.
Q. As-tu eu une initiation?
Oui, quand j’avais à peu près 15 ans. À l’époque, on appelait ça la cage. En fait, ça s’appelle le P.I. pour Punching Initiation. Ils se sont mis une vingtaine sur moi pour me battre, jusqu’à ce que je ne puisse plus me relever. Dans ce temps-là, je trouvais ça cool, c’était une étape normale qui me permettait de vraiment être admis dans le gang. D’ailleurs, on faisait ça à quelqu’un même quand c’était sa fête, c’était presque une démonstration de solidarité. Aujourd’hui, je ne vois plus ça de la même façon.
Q. Est-ce que certains événements t’ont marqué?
Je me souviens qu’il arrivait souvent qu’on loue un club 14-18 ou un sous-sol d’église pour faire nos partys. Puisque dans ces endroits-là, il n’y a pas de permis d’alcool, il n’y avait jamais de police. Il y avait souvent des batailles parce que, par exemple, des gars des gangs du quartier Saint-Michel débarquaient. Dans ces soirées-là, l’alcool coulait à flot et on vendait beaucoup de drogue. C’est différent maintenant. Depuis que je suis travailleur de rue, je remarque que quand il y a des partys, les policiers ne sont jamais bien loin. Ça évite beaucoup de bagarres.
Q. Qu’as-tu fait pour sortir du gang?
Je ne me suis jamais dit « là, je sors du gang », ça s’est fait graduellement. Un jour, j’ai rencontré un intervenant de la Maison des jeunes Kekpart avec qui j’ai parlé de musique hip-hop. Je lui ai envoyé mes tounes et par après, il a commencé à me parler de mes paroles. En discutant avec lui de ce que je vivais, je réalisais certaines choses. Il m’a beaucoup aidé, il m’a dit d’envoyer mes chansons dans les stations de radio. Plus tard, j’ai donné un show à Trois-Rivières, la foule chantait mes refrains, ça m’a donné un boost. Je me concentrais vraiment sur la musique et j’aimais ça. Après ça, j’ai voulu prendre du recul, j’ai payé mes dettes au gang et j’ai déménagé à Montréal. Je leur devais de l’argent parce qu’à la fin, je consommais plus que je vendais.
Q. As-tu eu peur des représailles?
Quand j’ai coupé les liens, je n’ai pas vraiment eu peur. Les gars du gang voyaient que j’étais rendu ailleurs, je ne les lâchais pas vraiment, je faisais tout simplement autre chose. Je n’étais jamais là, je donnais des shows, j’étais en studio d’enregistrement. En plus, je n’ai jamais dit que ce n’était pas correct d’être dans un gang de rue, j’expliquais surtout les raisons pour lesquelles certains jeunes se rendaient jusque-là.
J’ai eu plus peur quand je suis devenu travailleur de rue. Il y en a qui ont des bars aujourd’hui et au début, quand j’intervenais là-bas, ils n’aimaient pas ça. Je leur ai expliqué que je ne faisais pas ça pour leur nuire, que j’étais là pour dire aux jeunes de faire attention. Quand je dis à un gars : « voudrais-tu que je le fasse pour ta fille? », il comprend.
Q. Pourquoi es-tu devenu intervenant? Comment t’y es-tu pris?
C’est un concours de circonstances. En fait, le directeur de la Maison des jeunes Kekpart m’avait offert de faire un show pour les jeunes et ça a super bien fonctionné. Il m’a ensuite offert un job d’animateur. Ça n’a pas été très long que les jeunes ont commencé à se confier à moi. Je ne savais pas trop quoi faire pour les aider, je n’étais pas vraiment outillé. J’ai donc suivi une dizaine de formations en intervention jeunesse. Par après, j’ai appliqué sur un poste d’intervenant et je l’ai eu. J’ai été chanceux car normalement, il faut avoir fait une technique. J’ai travaillé sur plusieurs projets, comme Adrénaline et l’album hip hop Kekpart chez vous. J’ai plein d’idées en tête et je vais bientôt commencer un certificat à l’université.
Q. Que devrait faire le jeune qui vit un problème de taxage ou qui est membre d’un gang et qui veut en sortir?
L’idéal, c’est évidemment d’en parler à ses parents. Si ce n’est pas possible, il doit parler à quelqu’un en qui il a confiance. Ça peut être un prof, un intervenant, un policier. À l’école secondaire où j’interviens, les jeunes aiment vraiment le policier communautaire, ils parlent beaucoup avec lui. Il agit en quelque sorte comme médiateur pour eux. Il faut que les ados comprennent qu’il y a une différence entre stooler et dénoncer quelque chose. C’est important qu’ils dénoncent, qu’ils disent ce qu’ils subissent et parlent de ce qu’ils vivent.
Q. Aujourd’hui, de quoi es-tu le plus fier?
Du fait que je peux me servir de ma propre expérience pour aider les jeunes. Je suis aussi très fier des deux albums que j’ai réalisés avec la Maison Kekpart. Ça m’a permis de jumeler mes deux passions : la musique et la prévention.
Q. Si tu avais un seul message à adresser aux jeunes, ça serait quoi?
De participer à des projets, d’avoir des buts, c’est comme ça qu’on s’en sort. Il faut persister pour trouver des solutions aux problèmes du quotidien. Ce n’est pas toujours facile de savoir quoi faire quand on vit quelque chose de difficile et le fait de demander de l’aide, ce n’est pas un signe de faiblesse.